Girl – Critique

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Je suis allée voir Girl, le film de Lukas Dhont en avant-première au Diagonal à Montpellier. Avant-première organisée par l’association Contact (une association de favorisation du dialogue entre les parents et leurs enfants LGBT).

 

Quand j’ai dit à mon amie Louise que j’allais voir Girl, elle a fait la grimace et m’a dit que le film était haï par le public transgenre, qu’il avait reçu une critique des plus violentes et que c’était un film transphobe.

 

Voici le résumé du film :

Lara, 15 ans, rêve de devenir danseuse étoile. Avec le soutien de son père, elle se lance à corps perdu dans cette quête d’absolu. Mais ce corps ne se plie pas si facilement à la discipline que lui impose Lara, car celle-ci a été assignée garçon à la naissance. [j’ai volontairement changé la fin du résumé trouvable partout parce qu’elle est fausse et transphobe]

 

J’y allais donc en serrant les dents et en espérant que ce ne soit pas trop catastrophique, je n’avais pas envie de sortir de la salle avant la fin du film, pas envie de désespérer du cinéma pour le traitement de ces problématiques.


Le film

Magistral : se dit d’un film qui serait digne d’un maître ou ferait preuve d’une grande maîtrise.

C’est ce qui m’est venu. Le traitement cinématographique est très réussi, le scénario est extrêmement bien ficelé et la montée de la tension est forte. La première et la deuxième moitié du film se répondent, l’espoir qui parle au désespoir, c’est limpide et c’est fort. J’ai adoré.

Le film aborde 3 thématiques, je vais les lister dans un ordre mais en réalité les 3 problématiques sont liées à une seule : le corps et n’ont pas d’ordre d’importance.

1. Le corps de la danseuse

 

La Danse c’est la passion de l’héroïne, une passion qu’elle veut voir devenir métier et dans laquelle elle se donne corps et âme, ne prenant jamais de pause, ne vivant que pour cela, elle rentre dans l’une des plus prestigieuses écoles de Danse du pays (Belgique) et progresse à force de persévérance et de sacrifice.

Dans la première partie du film, la Danse est présenté comme un élément cathartique, lorsque Lara danse, elle est elle-même. Elle est heureuse de danser, cela la libère de la contrainte de son corps. Elle est gracieuse, impressionnante, concentrée et oublie ce corps qu’elle hait pendant les quelques heures de cours qu’elle a chaque jours. Je pense avoir pleuré chaque fois que Lara dansait. 

Puis l’héroïne se perd. Lara malmène son corps, ignore ses blessures, oublie de manger et de boire. Et dans sa façon de danser on sent sa perte de rigueur et de concentration, son obsession pour son corps reprend le dessus et elle ne pense plus qu’à cela. La Danse n’est plus suffisante, au contraire, elle devient destructrice. C’est le “refuge” qui justifie tous ses abus sur elle-même (pourquoi elle utilise du scotch pour masquer son sexe le plus possible, pourquoi elle mange moins, pourquoi elle dort moins, pourquoi elle n’a pas d’amis, etc.)

 

La Danse est la thématique la mieux abordée (pour avoir fait de la Danse Classique à un certain niveau je peux en témoigner), les professeurs poussent, l’exigence est haute et la barre est quasiment impossible à ramener vers soi. Le genre a peu d’importance, ce qui est important dans ce milieu c’est la performance, l’Art, la grâce et c’est quelque chose de très bien exprimé dans le film.

2. Le corps de l’adolescente

 

Lara elle a 15 ans, puis 16 ans. En plus de traverser une crise identitaire extrêmement forte, elle traverse l’adolescence, son rapport aux autres est d’ailleurs symptomatique de la crise d’adolescence : elle coupe la communication avec son père, elle vit la gêne d’être interrogée sans cesse sur sa vie sentimentale tout en s’interrogeant sur le fait qu’elle n’ait pas que cela en tête, elle cherche à se faire accepter par “la bande” des danseuses qui sont elles-mêmes des adolescentes curieuses et très premier degré…

Elle a aussi ce côté très ado de “mieux savoir” ce qui est bien pour elle, elle va tourner petit à petit le dos aux médecins, ignorer les conseils des adultes qui l’entourent et l’adolescence va l’entraîner dans ce paradoxe autodestructeur : je veux quelque chose et je détruis la chose que je veux en tentant de l’obtenir.

Le rapport à son corps est aussi adolescent. Sous bloqueurs pubertaires depuis un moment, lorsque Lara obtient son traitement hormonal elle attend avec impatience sa poitrine. Il y a une scène du film qui m’a particulièrement touchée et que j’ai trouvée très vraie, c’est ce moment où Lara prend le premier cachet de son traitement hormonal devant son miroir et observe immédiatement sa poitrine, comme si ce traitement qu’elle attendait depuis tant d’années était miraculeux.

Pour moi c’est un rapport très adolescent au corps : je veux des formes, tout de suite, parce que j’ai l’âge d’en avoir et on pourra enfin me voir comme une femme adulte. Cette relation amour-haine avec son corps à l’adolescence est quelque chose que tout le monde peut comprendre. Les poils, qu’on les attende comme le messie ou non, les érections matinales, les malaxages de poitrine, le rembourrage de soutien-gorge ou de slip, ont été le quotidien de nombreux adolescents, qu’ils soient trans ou cis, parce que le corps, à l’adolescence, c’est compliqué.

C’est dans cette période que le rapport au corps de Lara bascule, elle devient pressée, veut qu’on augmente sa dose d’hormones, elle veut griller les étapes de l’adolescence, elle veut être une adulte, maintenant.

3. La dysphorie de la fille transgenre

 

[Là je dois faire un tout petit point éducation de manière à ce que vous compreniez mon analyse]

Lara est une fille transgenre. Elle a été assignée “garçon” à la naissance, alors qu’en réalité elle est une femme. C’est une erreur qui est parfois commise parce que la reconnaissance du genre à la naissance est faite par l’aspect des organes génitaux. Dans 99.97% des cas, le pronostic est le bon, dans 0.03% le genre assigné à la naissance ne correspond pas au genre de l’enfant qui va alors vivre (en général mal) la dichotomie entre ce que son corps indique et ce qu’il ou elle ressent.

C’est pour cela que le corps est souvent au centre du malaise des personnes transgenres car il est littéralement à l’opposé du ressenti de la personne. Pour autant ce n’est pas une généralité et la relation au corps d’une personne transgenre varie énormément d’une personne à l’autre (et d’une période de la vie à l’autre parfois). Certaines personnes trans vont vouloir se débarrasser des attributs sexuels qui les ont faits être assignés dans le mauvais genre à la naissance et obtenir les attributs sexuels du genre qui leur correspond, alors que d’autres ne voudront ne se débarrasser que d’une partie de ces attributs et d’en obtenir qu’une partie des autres etc.
Il y a autant de façon de vivre sa transidentité que de personnes trans en fait, tout dépend de son rapport au corps, de l’importance que la psyché donne à l’apparence du corps, de l’importance donnée à la perception d’autrui etc. Il n’y a pas de bonne ou de mauvaise façon de faire sa transition, l’important étant d’être en phase avec soi-même.

 

[Fin de ma Ted Talk]

Dans le film, Lara vit une dysphorie de genre extrême. Elle hait son corps, elle hait son torse plat et elle hait son pénis. Elle veut avoir recours à un certain nombre d’opérations chirurgicales qui sont décrites dans le film [et que je ne vois absolument pas l’intérêt de vous décrire ici] de manière à être “réassignée sexuellement”, d’avoir un corps qui correspond à son genre.

La vision de sa dysphorie est multiple, dans le film elle se fait au travers du miroir, des rendez-vous médicaux, des vêtements, des remarques des autres et de sa relation aux autres et à la sexualité.

Dans la première partie du film, le miroir ne présente que le haut du corps de Lara, son torse plat qui la dérange, son visage qu’elle scrute et ses yeux qui évitent à tout prix le pénis. Elle se douche avec un maillot de bain, s’habille très vite pour avoir le moins d’exposition possible à ce sexe qui ne lui correspond pas. Elle se change dans les toilettes du vestiaire, ne se douche pas avec les autres filles de sa classe, utilise du scotch pour plaquer son sexe et souffre en le retirant à chaque fois.

La vision du corps est une souffrance, c’est l’obsession de Lara, elle admet à chaque fois qu’on lui pose la question qu’elle ne croit pas les gens qui lui disent qu’elle est une belle jeune femme, pour elle, c’est impossible qu’on la perçoive comme femme tant qu’elle n’aura pas de poitrine et un vagin. Elle fantasme les opérations qui génèrent une certaine inquiétude chez son père “je n’ai vu que du bonheur” dit-elle quand son père lui demande si le rendez-vous chez le chirurgien ne lui a pas fait un peu peur quand même.

 

Sa transition ne se produit pas assez vite, les hormones ne sont pas assez efficaces, Lara est brutalement ramenée à la réalité : elle a encore deux ans à tirer avec ce corps avant l’opération et cette opération pourrait ne pas avoir lieu si elle continue de mutiler son corps (utiliser du scotch, se sous-nourrir, ne pas se reposer).

 

Et pour elle ce n’est qu’une maigre consolation quand l’institutrice de son petit frère lui demande si elle est la soeur, et qu’elle sourit fièrement pour répondre que oui, elle est la soeur de Milo. On se dit presque qu’elle est sur la bonne voie mais c’est en réalité insuffisant.

 

Dans la seconde partie du film, on voit plusieurs fois le pénis de Lara, le miroir montre tout, et c’est une façon audacieuse (qui va être très controversée) de montrer que l’obsession de Lara est plus forte que jamais. Plutôt que d’éviter à tout prix le contact visuel avec ce membre, la jeune femme en fait le centre de sa vision : elle ne voit plus que cela, il est là et elle veut qu’il n’y soit plus, et le fait que ses camarades de classe l’aient obligée à montrer son sexe est un élément déclencheur très fort de : “les gens font croire qu’ils voient une femme, mais en fait ils ne pensent qu’à ce que j’ai entre les jambes”.

Mon avis

 

Un bon film au sujet duquel je comprends la polémique

 

Girl est un film vrai. Dans certains dialogues j’avais l’impression d’être au coeur de cette famille, de cette classe, tant ils sont réalistes à l’instar d’un “Polisse”.
Tout ce que traverse l’héroïne est crédible, intense et j’ai développé une empathie très forte avec le personnage. J’ai compris, tout, jusqu’aux actes les plus insensés de la jeune femme, le personnage est extrêmement réaliste. Et pour cause, l’histoire de Lara est une histoire vraie, l’histoire de Nora, amie du réalisateur, femme transgenre qui a participé à l’élaboration du film, avec son père.
C’est important de noter que la personne transgenre dont c’est l’histoire a travaillé sur le film, c’est ce qui explique qu’il n’y a pas d’impairs concernant le ressenti : ce qui est montré est vrai.
J’ai pris ce film pour ce qu’il est : un témoignage. Je ne généralise pas l’expérience de Lara à celle de toutes les femmes transgenres, je ne généralise pas son accès au soin, la réceptivité de son père (un homme qui est empli de bienveillance à l’égard de sa fille), sa dysphorie etc.

Mais attention, ça c’est parce que j’ai un certain nombre de clés pour comprendre. La transidentité est dans mon quotidien depuis plus d’un an, et après m’être vautrée et avoir fait de nombreuses erreurs au début, je sais aujourd’hui des choses que je ne savais pas avant, et j’ai des outils pour comprendre et apprécier l’oeuvre.

Je pense que tout le monde n’a pas ces outils et que cela peut poser problème.
Le film n’est pas adapté à un visionnage par des personnes cisgenres (des personnes dont l’assignation à la naissance correspond au genre réel) non-éduquées. Il pose plus de questions qu’il n’y répond, il n’est pas représentatif de l’expérience de tous les trans, il est fourni, mélange, comme je l’ai écrit, 3 thématiques liées entre elles, occulte une quantité impressionnante de problèmes auxquels sont confrontés les personnes trans et qui ne sont pas liés à leur corps (administratifs, transphobie ordinaire, actes transphobes, violences, rejet familial, discrimination à l’embauche).

Pour moi, ce n’est pas un film sur la transidentité, c’est un film sur le corps et les différents rapports au corps d’une adolescente ballerine trans, une “Girl”.  

J’ai aussi un sentiment étrange lié au fait que c’est un film qui “montre”. A la fois je ne comprends pas le problème de “montrer” parce que je n’ai pas regardé ce qui est montré, je n’ai pas regardé le membre attaché à Lara une seule fois, je regardais son visage, me concentrait sur son ressenti. J’ai détourné la tête sur chaque scène qui avait trait à son intimité, Lara ne veut pas être vue nue, je ne la regarderai pas nue.
Je n’ai pas eu cette sensation avec les scène médicales, je ne détourne pas la tête dans un film qui aborderait le cancer ou le VIH, alors pourquoi le ferais-je là ? Ce sont des scènes qui ont trait à la santé qui ne m’ont pas donné l’impression de ne pas être à ma place.

 

Mais oui, je sais que certaines personnes sont voyeuses et que produire ces images c’est donner aux voyeurs ce qu’ils veulent, ceux qui sont avides de SAVOIR à tout prix ce qu’il y a dans le pantalon d’une personne transgenre et qui se nourrit de détails médicaux personnels, je sais que c’est mal, mais je ne peux pas m’empêcher de me dire que la censure aussi, c’est mal.

La fin du film devrait être réécrite. La caméra ne devrait jamais accompagner Lara jusqu’au bout, ceux qui ont vu le film savent de quoi je parle. J’ai aussi regretté qu’il n’y ait pas plus d’interactions entre Lara et le reste du monde, finalement on la voit dans une bulle dans laquelle elle subit peu d’agressions sinon celles qu’elle s’inflige à elle-même, la réflexion qu’elle se prend de plein fouet au début de son année scolaire et l’agression sexuelle qu’elle subit de la part des danseuses.

 

Concernant le parti-pris d’avoir un acteur cisgenre pour jouer le rôle de Lara, je le comprends, surtout que le réalisateur a essayé de faire jouer le rôle par une actrice trans, mais il a vite compris que la contrainte de l’âge et les difficultés que cela représente de faire jouer un rôle aussi réaliste à une jeune fille trans étaient trop importantes.