Le terrorisme dans la peau du terroriste

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Vous n’avez peut-être pas joué à Deus Ex : Mankind Divided.

Dans ce cas, cet article à quand même du sens mais vous ne pourrez juste pas confirmer ou infirmer mes impressions. Peut-être ce billet vous donnera-t-il envie de jouer au jeu, car je vais y aller de but en blanc : Deus Ex : Mankind Divided est un chef d’oeuvre vidéoludique.

De nombreux tests de ce jeu ont été faits sur tous les sites spécialisés, je ne vais donc pas refaire un test pour vous, je ne me targue quand même pas d’être journaliste, faut pas abuser. Je vais  aborder un point très particulier de Deus Ex ; je vais vous parler de la recette du terroriste proposée par Eidos Montréal.

La Science Fiction qui nous ancre dans le réel 

Dans cet opus de la série, le terrorisme existe déjà de la même manière que nous le voyons. Deus Ex relevant de la Science Fiction, tous les événements qui s’y déroulent pourraient s’y dérouler, en 2029, pourquoi pas (avec quelques améliorations techno d’ici là mais tout reste plausible). En 2029, d’après Eidos, le terrorisme n’a pas changé de visage : il est explosif (même si une menace plus « biologique » est abordée ensuite), il touche des civils dans leur quotidien et de manière violente. Il y a peu de victimes mais l’impact reste le même : c’est horrible et triste, les médias en parlent en boucle pendant des jours.

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Je suis le meilleur cobaye pour l’expérience Deus Ex, je suis celle qui choisit le « righteous path » dans les jeux vidéo, je suis celle qui tente de faire le moins de victimes possibles, le plus discrètement possible. Je suis celle qui, empathiquement, entre dans la vie des gens et s’intéresse à tous les petits détails des « pourquoi » et des « comment ». Je suis toujours du côté des « gentils » même s’ils sont un peu underground. Je pense que c’est pour ça que GTA est un jeu qui ne me plaira jamais malgré toutes les performances techniques qu’il déploie pour être le jeu « open-world » par excellence. Etre dans un gang, taper d’autres gangs et fracassant quelques mamies et en volant des caisses, très peu pour moi.

Le bien et le mal

La cinématique la plus cool du jeu :3
La cinématique la plus cool du jeu :3

Et l’exploit d’Eidos cette année, c’est d’avoir fait un jeu qui fait flancher en moi ce sentiment de « bon », un jeu qui floute la limite entre le bien et le mal d’une manière inattendue, moi qui regarde, dubitative, ces gens qui partent en Syrie pour un idéal qui, a priori, n’est pas le leur. Eidos me met dans la peau d’un personnage que je connais bien (parce que oui, j’ai fait les autres Deus Ex, je vous vois d’ici crier à l’hérétisme) mais dans un environnement qui touche une fois encore (après Deus Ex : Revolution) à de l’installation d’ambiance malsaine. Dans les premières cinématiques, alors qu‘on me demande mes papiers une bonne dizaine de fois en dix minutes, je commence à être un tout petit peu agacée. Je me dis « ralala ces flics » et je suis bien contente quand ils sont tout penaud de ne pas m’avoir parlé correctement étant donné qui je suis. « Suis-je monstrueux ? »

Et puis j’arrive dans Prague et on me  plonge dans ce climat de haine très étrange qui me semble familier même s’il n’est pas mon lot quotidien. Au départ je me dis « c’est sympa l’originalité des insultes pour désigner les Augmentés. « cablé » « robot » « semi-homme » » « Suis-je un monstre ? » et puis, au fur et à mesure des missions, alors que je me bats contre des Augmentés pour sauver des humains normaux, ces insultes me tapent de plus en plus sur le système. On me prend pour un terroriste alors que je suis l’anti-terroriste par excellence, je suis juste « différent » parce que j’ai des lunettes badass et 80% de mon corps est fait de métal. « Je dois être monstreux. »

Le bien et le mal sont confondus. Je fais le « bien » pour une société qui me veut du mal. Je me bats pour ce en quoi je crois mais sans obtenir la reconnaissance à laquelle il me semble avoir droit. Voilà qui s’oppose à tous les RPG « classiques » où la réputation a de l’importance. Ici, qu’importe ce que je fais, si les gens ne s’en foutent pas alors il me détestent ou ils ont peur de moi. Je suis presque touchée par la fabricatrice de bombes, aveuglée par la haine et la douleur d’être différente et qui monte sa petite secte underground, persuadée que les choses ne peuvent plus changer. Pourtant, elle est le mal, mais elle me touche pour la part de bien qui transparaît sans qu’on ait à fouiller bien loin.

La stigmatisation rend terroriste

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Alors que je prends le  métro pour me rendre dans une nouvelle zone et que je ne regarde pas spécialement ce que je fais, je me fais arrêter à l’arrivée en me disant « ça faisait longtemps tiens » et on me reproche de ne pas avoir utilisé le bon compartiment de métro. Je me dis « AH MAIS ! C’est pour ça qu’on me regardait archi mal dans le wagon ! ». « Je suis un monstre ? »

Et là je ressent une profonde injustice, comme j’en ai rarement fait l’expérience dans ma vie. Je sors, je me rends dans une ruelle, et là, une femme sort quelque chose comme « vous ne devriez même pas exister, monstre ». Petit moment RP dans ma tête « AH JE SUIS UN MONSTRE ? AH JE SUIS UN MONSTRE ? OK. JE SUIS UN MONSTRE » je sors le fusil à pompe et je tire directement dans le visage de cette connasse qui m’insultait juste pour lui prouver (même si la leçon ne lui sera pas utile dans les lymbes du code) que c’est une mauvaise idée de traiter de monstre quelqu’un qui est potentiellement dangereux. Sur mon écran apparaît « tuer des civils ne vous donne pas d’expérience » et je réalise que, victime de la stigmatisation, j’ai été tellement impliquée dans mon personnage qu’il est devenu un terroriste malgré toutes ses heures à utiliser le « chemin de la droiture et de la justice ». Perdue dans l’identité « d’Augmenté » qui passe avant mon statut « d’être humain » j’ai pété un plomb, et je leur ai donné raison.

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Bah ouais il était gentil lui, je l’aimais bien, il faisait de son mieux le pauvre :/

Et je comprends tout à coup tous les personnages :

  • pourquoi ce défenseur des droits des Augmentés suppliait les Augmentés d’aller vers la paix et non la violence.
  • pourquoi ce gros méchant énervé veut casser la baraque et instaurer une suprématie Augmentée.
  • pourquoi ce magnat veut amener en « terre promise » tous les Augmentés.

Je vois de tous les points de vue à la fois et il s’avèrent être tous défendables et cela me fait réaliser l’ampleur des dégâts et à quelle point la situation qui est facilement transposable à notre époque (2029 c’est que dans 13 ans après tout) et à quelle point elle est hors de contrôle.

Conclusion :

Ceci n’est qu’une toute petite partie de l’expérience Deus Ex, politique, lobbyisme, menace biologique, terrorisme, conflits d’intérêt, capitalisme, limites du progrès, apartheid, les thématiques abordées par Deus Ex sont nombreuses et très intelligemment présentées car jamais imposées, toujours distillées au travers des médias, des bruits de couloirs et des révélations provoquées par vos missions. Mais j’ai trouvé que cette façon de mettre le joueur dans la peau d’une personne du mauvais côté de la guerre, du stigmatisé, offrait un point de vue rafraîchissant sur l’origine du terrorisme. On ne pose pas une bombe sans aucune raison comme dans Counter Strike, on est pas nécessairement un militaire manipulé qui suit les ordres comme dans les néanmoins excellents Black Ops, on fait au contraire l’expérience directe de l’origine du mal. De quoi se poser pas mal de questions sur notre pouvoir auto-destructeur dans notre attitude de rejet des autres, de généralisation et de stigmatisation.

Je doute que beaucoup ait vu cette aspect là de Deus Ex, la plupart des gens n’y voyant qu’une super histoire et un moment de divertissement (ce que le jeu est sans aucun doute), et on retrouve même, dans certains tests, un agacement pour la lourdeur des insultes et des contrôles au « faciès » comme des lourdeurs de gameplay et de scenario plutôt que des éléments servant le propos de la recette du terroriste. Mais il me paraissait important d’en parler, car c’est pour moi la preuve que Deus Ex n’est pas un énième  FPS et suit la veine des jeux du moment : des jeux qui ont du sens et qui portent des messages puissants.

Le jeu est disponible sur Steam